13 septembre 2026

Volcan Bagana (Papouasie Nouvelle-Guinée) : instabilité de l'édifice et ses conséquences

L'activité du système volcanique appelé Bagana est suivie sur ce blog depuis ses tous débuts en 2013 et on s'était arrêtés en 2025 avec la production, classique sur ce système, d'une coulée visqueuse séparée en deux lobes sur le versant ouest. Et cette activité s'est poursuivie au cours de la première moitié de l'année 2026. Sauf que...

Sauf que quand on regarde les données satellites récentes il est immédiatement évident que le versant nord à subit de lourds dégâts qu'on va tenter de quantifier à la louche plus loin dans l'article. Cet événement visiblement d'ampleur est totalement passé inaperçu, le Global Voclanism Program ne fait mention que de chutes de cendres sur des zones habitées au nord de l'édifice et précise, grâces aux données du Gouvernement Autonome de Bougainville, que l’événement a eu lieu le 19/06 en plein milieu de la nuit.

Mais que s'est-il passé concrètement?

Si l'on ne se fie qu'aux données MIROVA : rien. Les émissions thermiques n'ont connu aucune fluctuation particulière : pas de source de chaleur supplémentaire, mais pas non plus de source de chaleur moins intense. Cette stabilité des émissions thermiques est vraisemblablement la conséquence de la poursuite de l'effusion de lave visqueuse débutée en septembre 2024 et décrite dans ce post. Cela pourrait n'être qu'un détail mais c'est un élément de contexte important car cela raconte que l'événement du 19 juin 2026 semble se produire dans un contexte d'une éruption dont les paramètres (débit de l'effusion, température du magma) paraissent stables. Une fois le contexte posé, passons aux choses sérieuses. Je précise que les valeurs qui sont données par la suite sont bien des estimations personnelles : elles ne peuvent pas être prises comme des valeurs réelles qui ne pourraient émerger que grâce à un travail de terrain (photos, reconstitutions 3D, mesures directes d'épaisseur, analyse des caractéristiques de dépôts etc, etc). Au mieux ce post permet de "débroussailler".

Évolution des signaux thermiques sur une année : la stabilité est claire. Image : MIROVA

 

Sur les images SENTINEL 2 récentes sur lesquelles les nuages ne masquent pas trop la vue on voit parfaitement la zone impactée par l'événement du 19 juin. Elle se manifeste tout d'abords par une vaste zone de végétation couverte de cendres s'étendant vers le nord puis l'ouest, correspondant au rapport du GVP qui parle de chutes de cendres dans la zone de Wakanai, zone urbaine localisée sur la côte au nord du Bagana. La zone la plus fortement impactée couvre une surface minimale de 45 km² environ mais les cendres les plus fines, non visibles sur les données satellites (car peut-être rapidement lessivées par les pluies fréquentes) ont couvert une zone beaucoup plus vaste que ça évidemment.

 

La zone de végétation couverte par les cendres est clairement visible sur cette composition colorée créée à partir des données SENTINEL 2. Image : SENTINEL 2 - ESA/Copernicus

 

Si l'on va chercher dans le détail de ces images satellites on remarque rapidement au pied du versant nord, une dépression de la topographie marquée:

- en amont (sur le cône volcanique même), par une zone en forme de fer à cheval pouvant être une petite caldera d'avalanche (mais ATTENTION : cette interprétation reste incertaine) et qui se poursuit...

- en aval par une dépression de la topographie constituée à l'est d'une "ancienne" (l'ensemble de l'édifice aurait moins de 400 ans) coulée visqueuse très épaisse et végétalisée et, au nord-ouest, par des reliefs accidentés qui constituent le versant sud de la caldera Billy Mitchell, occupé par le lac éponyme (dont le nom originel est Eruovi), et aussi probablement des reliefs non volcaniques, roches déformées par la tectonique locale et ravinées par les pluies et qui servent localement de substratum pour les édifices volcaniques.

Elle est partiellement remplie du dépôt de l'événement du 19 juin. La surface minimale de ce dépôt est de l'ordre de 600 000 m².  Si l'on regarde vraiment dans le détail, on peux même estimer l'épaisseur locale du dépôt, là où il vient se plaquer contre la bordure nord de la dépression. En l'occurence la variation d'altitude, donc l'épaisseur du dépôt, atteint environ 12 m (ordre de grandeur) à cet endroit.

Il semble évident que cette épaisseur du dépôt doit être hétérogène mais que donne une estimation du volume si l'on prend 12 m comme épaisseur pour l'appliquer à la surface estimée? 600 000 x 12 = 7 2 millions de m3. C'est une valeur assez importante et je ne lui attribue qu'un indice de confiance (très) faible : je soupçonne une valeur réelle bien en deçà car l’estimation de 12 m n'est pas très précise en soit : réalisée sur Google Earth elle dépend de la qualité du MNT utilisé pour ce logiciel.

Par ailleurs la dépression n'ayant pas un fond plat mais bombé (anciennes coulées) le dépôt peux être significativement plus fin sur le bombement et significativement plus épais entre le bombement et les bordures où j'ai estimé les 12 m. Une valeur en dessous de la moitié des 7.2 Mm3 ne m'étonnerais donc guère mais ça a quand même l'air de taper dans le million de m3. Je précise par ailleurs que le volume dont je parle ici est le volume du dépôt total c'est à dire : volume de roche + volume occupé par la porosité (l'équivalent d'un foisonnement pour celles et ceux qui connaissent). Cette valeur est donc forcément supérieure au seul volume de roche appelé, dans le jargon, "DRE" (Dense Rock Equivalent) et je ne peux en aucun cas estimer ce volume DRE à partir des données dont je dispose.

Image annotée montrant le dépôt dans la dépression au pied du versant nord de l'édifice. Image : SENTINEL 2-ESA/Copernicus

 

Cette dépression, et le dépôt qui en couvre le fond, arrive sur la rive sud du petit lac. Et devinez quoi: l'événement du 19 juin a été suffisamment important pour modifier la morphologie des rives du lac en faisant monter son niveau! Ce changement est en particulier bien visible sur la rive ouest où le trait de côte a pu être déplacé d'environ 20 m vers l'ouest. L'estimation est similaire au niveau du lobe de coulée qui donne une forme arrondie à la rive sud, juste à l'est du dépôt décrit plus haut.

Il faut noter que la variation du trait de côte est à peu près nulle, ou en dessous de la résolution de l'image, sur la rive est et très peu marquée (visible dans des endroit localisés) sur la rive nord : cela reflète probablement la topographie de plancher du lac : pente plus faible là où le trait de côte a beaucoup bougé, pente forte là où le trait de côte n'a presque pas varié.

Sur les zones ouest et sud la variation d'altitude, estimée sur Google Earth donc d'une précision relative, entre le trait de côte initial et final est d'approximativement 3-4m. La surface du lac était, avant le 19 juin, d'environ 0.068 km²; elle est d'environ 0.072 km² après le 19 juin (je n'ai pas soustrait la surface de la petite île en forme de cigare, dont la surface est passée d'environ 7400 m² à 3700 m²). La différence est donc de 40 000 m², que l'on peux multiplier par 3.5m (histoire d'être entre 3 et 4 m  de différence d'altitude pour la surface du lac) ce qui donne une variation approximative de volume de 140 000 m3. Via le principe d’Archimède, et en supposant que l'ensemble des roches est totalement immergé (pas de ponces par exemple, et n'en vois pas sur les images satellites), on peux donc supposer que le volume de roches déposé dans le lac est de l'ordre de 140 000 m3 (pas DRE non plus), à ajouter à l'estimation du volume du dépôt réalisée plus haut.

 

L'essentiel du volume de roches déplacées lors de cet événement semble être canalisé dans la dépression, bien qu'il soit difficile d'avoir une estimation du volume qui provient du dépôt de panache de cendres pour faire une comparaison : le bulletin du GVP ne parle que d'une "couche fine de cendres". Mais juste pour se donner une idée si on part sur une épaisseur moyenne de 1 mm sur 45 km² ça donne 45 000 000 x 0.001= 45000 m3 : si cette valeur en soit est probablement fausse elle suggère qu'on est un ou peut-être deux ordres de grandeur de moins que pour le volume déposé dans la dépression.

L'événement du 19 juin semble donc être plutôt caractérisé par un dépôt type "avalanche de blocs" et/ou écoulement pyroclastique" que par une activité éruptive explosive verticale. Sur la base de ce constat je pars du principe que, bien que les conséquences de l'événement du 19 juin aient été très importantes, bien plus que ne le laisse supposer le bulletin du GVP, cet événement a été important à intensité éruptive constante, constat cohérent avec les données du MIROVA décrites en début de post. 

Caractériser clairement ce dépôt sur la base des données satellites n'est pas faisable je pense mais:

- le fait qu'il soit globalement bien canalisé plaide pour un écoulement dense, probablement peu dilué pour l'essentiel

- avec toutefois une fraction fine et plus diluée qui a détruit la végétation en remontant localement des pentes sur au-moins une cinquantaine de mètres de hauteur, phénomène bien visible sur les bordures de la dépression.

Cela ressemble plutôt à un écoulement de type avalanches de blocs, dont la source serait le décrochement d'une portion de l'édifice mais avec une composante à haute température et composée de particules plus fines et riche en gaz qui aurait un comportement d'écoulement pyroclastique plus dilué. Les données SENTINEL 1 permettent d'identifier la zone qui s'est dérochée comme étant située environ  300m sous le sommet, sur la partie la plus en amont de la dépression, tout en haut de la zone que j'ai décrite comme "ayant une forme en fer à cheval" au début du post.

Images radar montrant l'activité éruptive entre juin 2025 et septembre 2026. Images : SENTINEL 1-ESA/Copernicus

Sur cette animation réalisée à partir de données radar SENTINEL 1 on voit bien que l'activité reste avec une intensité constante entre juin 2025 et aujourd'hui. Le débit de l'effusion ne varie pas de manière significative et les 2 lobes de la coulée progressent lentement. 

L'événement du 19 juin est donc un accident de parcours : la coulée visqueuse, épaisse, se met en place à proximité de la zone en fer à cheval. Une portion de l'édifice a cédé éventrant au passage la coulée elle-même : ce qui descend en contrebas peux donc être un mélange essentiellement constitué de roches anciennes, froides et altérées et d'une portion non négligeable de la coulée, chaude et plus riche en gaz. Voilà un mélange qui pourrait expliquer la répartition du dépôt, son impact dans la dépression et le volume (qui semble) modeste de cendres dans le panache.

Notez enfin que l'éruption, dont l'intensité n'a pas varié depuis septembre 2024, se poursuit actuellement et que l'arrachement a ouvert une voie vers le nord à la lave visqueuse qui produit un nouveau lobe dans le fer à cheval. Tant que la coulée est dans cette pente assez raide la situation est à surveiller car la coulée peut se mettre en place sur des dépôts friables qui, si ils se mettent en mouvement sous la charge, pourraient bien la déstabiliser et produire d'importants écoulements pyroclastiques vers le nord, et ce même à intensité éruptive constante*. L'autre point que je regarderais dans le futur sera l'éventuel contact entre la coulée et le petit lac qui, au fur et à mesure des années, finira par être probablement totalement comblé par les produits de l'activité volcanique.

 

Sources : MIROVA; SENTINEL 1&2 - ESA/Copernicus; Global Volcanism Program; 

* je me répète mais c'est essentiel de garder en tête qu'il arrive que des phénomènes violents puissent arriver sans variation de l'intensité de l'éruption.

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