12 mai 2026

Activité éruptive intense au volcan "Central Bismarck Sea" (mis à jour)

Soyons honnêtes un instant : les noms de volcan ne sont pas toujours très recherchés mais là en l'occurence c'est quand un même un nom parfaitement froid et triste puisqu'en gros le nom de l'édifice est sa localisation géographique. En Mer de Bismark, Papouasie Nouvelle-Guinée en l'occurence. Mais bon : les choses étant ce qu'elles sont j'écrirais "CBS" pour la suite de l'article car quitte à subir l'impersonnalité du nom, autant avoir l'esprit pratique.

 C'est donc en me levant ce matin que je remarque cette alerte du VAAC de Darwin indiquant une "possible activité éruptive" sur cet édifice sous-marin, dont la dernière (et seule) éruption observée a eu lieu en 1972, éruption qui, à l'époque, n'avait été repérée que de manière indirecte grâce à la détection de signaux acoustiques et d'une triangulation de ces signaux.

Qu'à cela ne tienne: partons à la chasse aux indices pour voir si c'est une méprise ou pas, comme cela peux parfois (très rarement) arriver et allons jeter un coup d'oeil aux images satellites pour voir ce que cela raconte.

Bon: il n'a pas fallu 2 minutes pour confirmer qu'une éruption est en cours : sur les images satellites réalisées aujourd'hui, le panache essentiellement gazeux, très riche en eau mais contenant peut-être un peu de cendres, s'étire sur près de 200km en direction du nord-ouest et une immense zone colorée, résultat de la dissolution des gaz volcaniques dans l'eau de mer, couvre quand à elle une surface de plus de 2700 km². Il s'agit donc là officiellement de la première image d'une activité éruptive sur cet édifice sous-marin isolé en Mer de Bismarck.

 

Le panache de gaz et l'importante tâche colorée qui résultent de l’activité éruptive sous-marine. Image : TERRA/MODIS

Une activité sous-marine, qu'il est difficile de caractériser bien qu'une chose semble acquise à ce stade: l'absence de signal thermique marque l'absence d'émersion de la zone éruptive ce qui semble assez cohérent avec la profondeur affichée pour le sommet à -1300m. Toutefois avoir une activité visible en surface pour une éruption située à une telle profondeur (minimale puisque l'éruption pourrait avoir lieu en-dehors de la zone sommitale) est un signe de la très très grande intensité de cette activité.

Une situation à surveiller donc.

Mise à jour, 13/05, 8h45

Les données manquent pour avoir une idée précise de la situation en Mer de Bismarck. L'activité éruptive a visiblement commencé à se manifester en surface le 09 mai par l'apparition, en premier lieu, de ce qui semble être un radeau de ponces dont les dimensions atteignent une longueur de 10km pour une surface d'environ 20km². À la source de ce radeau de ponces on peut apercevoir, sur l'image du satellite TERRA, ce qui est probablement une zone de barbotement importante en raison de l'arrivée des bulles de gaz volcaniques. Plus tard, lors du passage du satellite AQUA, un panache riche en eau et gaz est en place, accompagné d'une coloration de l'eau peu importante . Le radeau de ponces, quand à lui, semble déjà détaché de la zone éruptive.

 

Départ de l'activité de surface avec la formation du  radeau de ponces. Image : TERRA/MODIS - NASA

 

Quelques heures plus tard l'activité s'est intensifiée avec la formation d'un panache. Image : AQUA/MODIS - NASA

Elle s'est progressivement intensifié jusqu'à produire le panache décrit au début de ce post mais pour l'heure difficile de dire comment elle évolue, en  raison de la couverture nuageuses qui couvre la zone.

Concernant l'édifice lui-même : aucune idée de son histoire géologique, du fait de sa position sous-marine à une profondeur plutôt importante et de l'absence de données bathymétriques de haute résolution dans ce secteur. Le Global Volcanism Program indique un sommet à -1300m d'altitude mais les données bathymétrique utilisées par Google Earth donnent, pour le site de l'éruption, une profondeur aux alentours de -560 m. Cette seconde donnée pourrait être plus cohérente avec la possibilité pour une activité éruptive soutenue d'arriver à la surface de la mer. 

 

Mise à jour 16/05/2026, 6h55

 De nouvelles images satellites de l'activité sont arrivées et indiquent que, bien qu'elle se poursuive, son intensité à fortement décliné. Ces images montrent d'importants radeaux de ponces à très haute température, flottant aux alentours du site de l'éruption au milieu des eaux nettement moins colorées qu'au paroxysme de l'événement. On peux noter que ces radeaux de ponces délimitent à peu près la bordure de la zone d'eau colorée donc les ponces et la zone colorée semblent maintenant produites lors de la même séquence explosive sous-marine, contrairement aux premiers instants de cette éruption (voir plus haut).

Les radeaux de ponces délimitent la zone colorée. Image : SENTINEL 2 - ESA/Copernicus

 

On peux aussi noter, détail intéressant, qu'il y a deux évents sous-marins bien distincts et séparés de 2,3 km (de centre à centre), l'évent nord-est étant visiblement nettement plus actif que le sud-ouest. La zone de brouillement nord-est est large de plus d'un kilomètre et la zone sud-ouest d'environ 500m !!  Il ne doit pas faire bon se déplacer en bateau dans le secteur : je me demande comment, et jusqu'à quelle distance, la flottabilité des bateaux peut-être modifiée par cette activité.

On voit nettement les deux évents éruptifs produisant chacun leur propre panache, les ponces fraichement émises flottant sur les eaux colorés par les composés chimiques du panache. Image : SENTINEL 2 - ESA/Copernicus

La composition colorée construire à partir des infrarouges montre clairement que les ponces sont encore à très très haute température : la remontée du panache à travers la colonne d'eau se fait donc sans interaction avec l'eau, en tout cas pour sa partie interne (la bordure du panache est évidemment en contact avec l'eau). Image :SENTINEL 2 - ESA/Copernicus
 

Dernier détail important, pour les géologues : les deux évents sont alignés selon un axe NE-SW et il se trouve que cet axe est à peu près le conjugué de l'axe de la faille transformante qui marque la bordure sud du Bassin de Manus, zone de distension (bassin) arrière-arc produite par la subduction de la microplaque Salomon sous la microplaque Bismarck. L'édifice est, quand à lui, construit sur la Willaumez Rise (Ride Willaumez), qui surplombe le Bassin de Manus et qui est interprétée comme une surrection de portion de croute terrestre dû à la dilatation thermique produite par l’extension qui a produit le Bassin de Manus.

Localisation du Central Bismarck Sea sur une carte représentant le contexte tectonique de la Mer de Bismarck. Image : N.J.Dyriw et al, 2021


 

Sources : VAAC de Dawrin; TERRA&AQUA/MODIS - NASA;

"Morphotectonic Analysis of the East Manus Basin, Papua New Guinea", N.J.Dyriw et al, 2021 in Frontiers


 

12 commentaires:

  1. Salut CV !

    Merci pour l'info.
    En effet, dingue d'imaginer qu'une activité à si grande profondeur puisse engendrer une manifestation de surface ! Sauf si depuis, une activité sous-marine effusive a rapprocher le sommet de la surface ?

    Bonne journée,

    Ludovic

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    1. Bonjour Ludovic. On peux raisonnablement écarter cette hypothèse pour plusieurs raisons : la première étant l'absence, à priori, de signaux visuels de surface au cours des années précédentes, (et bon : rater des éruptions sous-marines dans ce coin-là c'est quand même envisageable) mais surtout il aurait fallu un volume monstrueux pour apporter le sommet près de la surface, incompatible avec la 50ène d'années qui sépare les deux seuls événements éruptifs repérés. Pour le moment, mais les détails sont rares, on dirait bien que l'activité a démarré depuis un évent à grande profondeur. Ou alors la bathymétrie est trop inconnue et un sommet plus proche de la surface n'aurait pas été cartographié? À suivre en tout cas. Bonne journée aussi :)

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    2. Ce commentaire a été supprimé par l'auteur.

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    3. Merci pour ta réponse.
      L'éruption sous-marin à Mayotte il y a quelques années a construit un édifice de 800 mètres de haut en quelques années seulement. Et cette même éruption n'a produit aucune manifestation visuelles de surface. Alors pourquoi pas quelque chose de similaire ?
      Après oui, je te rejoins, il est probable que la bathymétrie soit mal connue...

      En tout cas, qu'une activité si profonde puisse engendrer un tel panache de gaz me surprend beaucoup !

      Bon weekend,

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    4. La comparaison ne peux pas être soutenue parce que, outre le contexte géologique radicalement différent (donc des taux de fusion, des vitesse de remontée, des temps de stockage, des taux de différentiation, des concentrations en volatiles etc différent), la profondeur des deux événements est tout à fait différente. Et par ailleurs plus un édifice est volumineux plus il est difficile pour les éruptions successives de lui faire gagner de la hauteur puisque le volume émis lors de chaque éruption se répartit sur une surface de plus en plus grande. Pour ma pars je suis plutôt favorable à l'idée que la profondeur de l'éruption en cours n'étais pas si grande que ça, en plus du fait que l'activité elle-même a dû être très intense. J'aimerai bien que des échantillons soient récoltés, à la fois sur le radeau de ponces (son apparition avant le paroxysme m'interroge) et sur la zone éruptive elle-même. Bon week end aussi en tout cas!

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    5. Merci pour ta réponse.

      Je te rejoins sur le fait que la donnée issue de Google Earth que tu as énoncé dans la mise à jour semble plus cohérente.
      Ceci dit, pour moi, les activités sous-marines à grande profondeur sont plutôt similaires (formation de pillow lavas du fait de la pression importante qui comprime les gaz > éruptions effusives) avec un dynamisme qui est surtout fonction de la pression et non pas du contexte géologique. En gros, pour moi, une éruption en zone de subduction ou en zone d'accrétion, à 4000 ou 1000 m de profondeur, cela forme des pillows... Tu as des éléments qui viendraient infirmer cela ?

      Je suis aussi très surpris de cette image satellite où l'on voit ces ponces qui sont encore à haute température ! La colonne de gaz sous-marine doit être vraiment impressionnante !! Nul doute qu'on assiste là à une éruption d'ampleur !

      L'observatoire volcanologique de Rabaul a visiblement nommé ce volcan "Titan Ridge volcano" : https://www.facebook.com/photo/?fbid=10164425557196382&set=pcb.2082521922334633

      Ludovic

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    6. Bonjour Ludovic. Je pense que tu seras d'accord avec moi pour constater que le souci qu'on a avec les éruptions sous-marines à grande profondeur c'est qu'on en a observé à peu près aucune directement. Celles qui ont été observées se trouvaient essentiellement en contexte d'extension océanique (je parle des grandes profondeurs, donc j'exclue par exemple El Hierro (profondeur modérée), et Hunga Tunga Hunga Ha'apai (subsurface)) et de point chaud, caractérisés par des magmas fluides. Que des pillows soient la morphologie la plus fréquente je n'en doute pas mais je modérerais ton propos en rappelant que cette morphologie de coulée existe à toutes les profondeurs et qu'elle n'est pas exclusive des grandes profondeurs. Que l'éruption en cours forme des pillows ou pas? Je n'ai aucune idée sur ce point : je ne l'exclue pas, du fait du caractère sous-marin. Mais on dois constater ensemble que l'éruption en cours n'est pas qu'effusive malgré une profondeur minimale de plusieurs centaines de mètres. Maintenant il me semble évident que l'éruption de Mayotte et celle-là sont très différentes : la version aérienne de Mayotte aurait été une éruption similaire à celles qu'on observe en Islande ou Hawaï : longue fractures, fontaines de lave et coulée, mais avec un débit et une durée très importantes. La version aérienne de l'éruption en cours au CBS (ou au TRV d'après le RVO....merci les acronymes !-) ) semble plus proche d'une éruption intensément explosive avec panache de cendres important (et peut-être coulées aussi), quelque chose comme du plinien modéré peut-être : mais bon, là ce n'est que de la spéculation. Ce qu'il faut tout de suite c'est la composition du magma en cours d'éruption. Disons que pour répondre à ta question : le dynamisme est fonction de la pression ET du magma donc du contexte géologique donc grande profondeur n'exclue pas une activité explosive, même si celle-ci peut avoir du mal à produire des traces en surface (comme à Mayotte par exemple où les panaches étaient détectés par les échosondeurs mais ne produisaient aucune manifestation en surface) et qu'elle puisse être fortement atténuée en fonction de la pression. Pour mémoire : l'éruption au Havre Seamount en 2012 à produit des radeaux de ponces rhyolitiques à partir d'évents éruptifs situés entre 900 et 1200m de profondeur. Merci pour l'info du RVO au fait : reste plus qu'à savoir si le GVP va valider la modification.
      CV

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    7. Bonsoir, j'ai eu l'occasion de travailler en 1993 sur des échantillons de la dorsale de Bismarck, j'étais très étonné (jeune étudiant), car les hyaloclastites draguées sur la dorsale étaient de composition dacitique et rhyodacitique (la dorsale est au-dessus de deux zones de subduction convergentes, manteau très métasomatisé, et axe de la dorsale et du fond marin anormalement élevé par rapport à la moyenne mondiale (1000 m au-dessus de la moyenne). C'est vraiment une dorsale atypique.

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    8. Bonsoir Gilles et merci pour cette information très très interessante! Du point de vue de la géogynamique cette zone de la Ride de Willaumez-Manus n'est pas décrite comme une dorsale au sens "dorsale océanique" mais comme une zone surélevée par un afflux thermique important ayant provoqué à la fois une surrection par dilatation thermique et par accumulation de matériaux volcaniques. Les compositions différenciées que vous évoquez correspondent plutôt bien aux zones de subduction et ça colle bien avec l'importante explosivité de l'éruption en cours. Mais bon : sans analyse, point de réponse. Merci en tout cas et très bonne journée à vous! CV

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    9. L’exemple de Mayotte, c’était surtout pour indiquer que des constructions importantes peuvent se faire assez rapidement et de manière « invisible ». Mais oui, ces deux éruptions sont quand même très différentes, au moins d’un point de vue des manifestations de surface.

      Merci pour les infos concernant l’éruption du Havre Seamount. Je vais lire un peu sur le sujet, car ça fait voir les dynamismes éruptifs sous-marins un peu autrement !

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  2. Merci pour cet article! Je suis depuis plusieurs années votre blog avec grand intérêt. Ce petit mot pour vous encourager à continuer du coup ;)

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    1. Bonsoir, et merci beaucoup! Ca fait plaisir à lire :) Je n'ai malheureusement plus assez de temps pour rédiger à plus haute fréquence mais j'essaie quand même de pas rater les événement très importants. Pour le reste je fais le suivi quotidien ou à peu près sur mastodon, Bluesky et Instagram. Bonne soirée à vous en tout cas :)
      CV

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